Quatre militants d’ATD-Quart monde ont témoigné ce jour à Saint-Brieuc.

Contribution de Marcel Le Hir

Pour préparer cette journée, nous nous sommes rencontrés à plusieurs militants d’ATD-Quart Monde. Militants cela veut dire des personnes ayant connu des injustices liées à la misère et qui en connaissent encore aujourd’hui.

À travers nos témoignages, notre réflexion, nous voulons montrer qu’il y a encore aujourd’hui un fossé entre les « professionnels » et ceux qui vivent l’exclusion. Force est de constater qu’on ne prend pas assez en compte les richesses des pauvres, le vécu, leur savoir de ceux-ci. Si on veut une société plus juste la société ne peut se construire sans eux.

L’accès aux droits  : notre expérience nous fait dire que c’est par l’accès aux droits qu’on peut sortir de la misère.
« Quand tu connais tes droits, cela te donne une assurance pour mieux dialoguer avec des professionnels. »
On ne peut remplir ses devoirs si les droits ne sont pas respectés ;
Le mot devoir va avec le mot « respect » : le devoir de chacun c’est de respecter les droits.
C’est aussi à un moment de sa vie, de pouvoir devenir indépendant parce que je sais à quoi j’ai droit, sinon on va me mener n’importe où.
Nous sommes des citoyens comme les autres sauf qu’on ne part pas égaux dans la vie.
Mieux connaître les lois permet de mieux les combattre si celles-ci sont injustes. On est très intéressé par les lois, mais c’est très compliqué.
Par exemple en droit du travail, une militante a raconté :

Quand j’étais petite, il y avait des dames qui lavaient le linge au lavoir ; si le linge déposé était lavé, elles recevaient quelque chose. Maintenant, on doit faire des tas de démarches pour avoir à manger, je ne peux pas de faire de petits boulots sinon on va dire que je travaille au noir. Il y a des lois qui empêchent de vivre. Si les lois n’avaient pas été si compliquées, j’aurais trouvé plus facilement du travail. Donc on fait des lois qui sont censées nous protéger et en fait ces lois se retournent contre nous.

On sait aussi, nous militants, que pour se construire ou se reconstruire, on doit se mobiliser avec d‘autres milieux, avec des professionnels, à condition que ceux-ci ne fassent pas à notre place mais avec nous. Sinon c’est humiliant.

Pour parler de la justice, nous avons parlé d’égalité : pour qu’il y ait une Justice, il faut qu’il y ait une égalité, qu’on soit libre de dire, de comprendre : ce fut très fort dans nos rencontres. Il est indispensable aujourd’hui de se comprendre, de se respecter pour une Justice plus cohérente, égale pour tous et non à deux vitesses.
Le manque d’argent ne doit pas être une barrière, bien souvent c’est le cas : on ne fait pas passer l’humain avant tout.
Un exemple vécu : une personne va voir une avocate et lui explique sa difficulté dans son bureau. Ça dure un quart d’heure. L’avocate a dit : le mieux c’est que vous continuiez à payer. Vous me devez 190 euros et l’affaire est classée !
Ceux qui connaissent le rejet et l’humiliation depuis tout le temps sont beaucoup plus fragiles.
Or on écoute plus les « professionnels », les services sociaux par exemple, que nous. Il faut être respecté dans nos inégalités : les droits engagent des devoirs du côté de la Justice et des personnes.

La Justice c’est compliqué : il y a un juge pour ceci, un juge pour cela, on a l’impression d’être des pions.
Rien n’est plus terrible que d’enlever un enfant à sa naissance : ce bébé est innocent, il ne demande rien. « Quand on t’enlève tes enfants, tu n’es plus rien, tu n’as plus d’identité. »
C’est comme s’il était l’auteur de la misère de ses parents ; c’est lourd de conséquence pour son avenir : on le mettra en institut ou en famille d’accueil.
Où seront ses repères à sa majorité ?
Les décisions de justice sont prises sur des rapports des services où l’on met toujours en avant la notion de danger pour l’enfant. Quand on a des ressources autour de nous, des amis, on n’en tient pas compte. Quand nos enfants sont placés, on nous abandonne. Quand on les récupère, on n’a pas les mêmes moyens que les familles d’accueil.
Mais est-ce qu’on demande aux enfants ? Est-ce qu’ils se rendent compte du mal que cela peut faire ?
Par exemple, pour un militant, un éducateur a profité qu’il était malade chez lui, souffrant de phlébite pour aller chercher ses enfants âgés de 6 et 8 ans à l’école devant tout le monde, pour les placer. Les enfants s’en souviennent encore, de la honte qu’ils ont eue ce jour là, alors qu’il y avait d’autres moyens d’agir et qu’il y avait des amis prêts à l’aider.
Les professionnels devraient entendre que les personnes peuvent changer, qu’elles ont le droit de participer aux mesures qui les concernent, le droit de prendre des décisions pour leur vie personnelle, le droit à la dignité.
Ils devraient nous laisser aller au bout de notre réflexion. Il y a un manque d’équilibre entre ce que chacun dit ; il y a deux mondes.

Lors de notre préparation, on s’est accordé pour dire que la Justice fait partie d’un système qui est en dehors de la réalité des gens. C’est un monde à part, une machine terrible et parfois inhumaine. La Justice fait peur surtout pour ceux qui sont issus de la misère, les « sans voix ».
La peur du Juge, des professionnels est toujours là. On a le sentiment de ne pas se faire entendre. Il faudrait éviter de se référer toujours au passé des gens parce qu’on a le droit de changer. C’est ce que veulent les familles : ne pas reproduire les échecs qu’elles ont connus et c’est en se parlant et en s’écoutant qu’on rendra les familles autonomes.
Ce qu’on veut, c’est d’être reconnu comme des citoyens qui s’impliquent dans la société.
Pour cela, il faut effacer l’image préconçue de nos milieux d’appartenance pour construire un dialogue et qu’on devienne partenaires et non ennemis. Dans une batterie électrique, il y a deux pôles, les deux sont nécessaires.
Il y a des avancées, il faut que l’on continue dans ce sens et surtout, ne pas reculer.

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Contribution de Marie-Noëlle

Nous avons réfléchi à plusieurs à ce qu’était la grande pauvreté pour nous qui en avons l’expérience puis, à ce qu’était la justice, là aussi, à partir de notre vécu :

« La pauvreté, ça fait mal »
« La pauvreté, c’est l’injustice et la peur. C’est les enfants, enlevés par la justice. »
« La pauvreté, c’est la rue, et la rue c’est violent. »
« Sans argent, on survit, la pauvreté, c’est ne plus avoir la santé pour aller travailler. Sans travail, sans argent, tu n’as pas de logement. Le travail c’est la dignité de l’homme et l’assistance, ça ne va pas. Car quand on a du travail, on a un logement et le reste… Le travail c’est important ! »

« La pauvreté, c’est faire la manche car sans argent, pas de logement. C’est injuste.
On perd sa dignité. »

« Dans la rue, on m’a tout volé ; quand j’ai été hospitalisé, j’étais mal vêtu, mes bottes étaient trouées. Progressivement tout ce que j’avais, a disparu, mes papiers aussi. On se retrouve dépouillé. Les autres ne vous respectent pas. C’est ça le manque de dignité. »

« La pauvreté c’est être incompris, rejeté, non écouté. »

Pour nous qui la vivons, c’est l’incompréhension entre les professionnels du social et nous. Les gens n’osent pas dire qu’ils n’ont plus rien.

L’argent n’est plus un sujet tabou, mais c’est plutôt la gène de ne pas en avoir.

C’est très difficile d’expliquer sa situation, parce que l’on se dit « comment on va nous répondre ?
C’est difficile de dire : « on a droit à cela ».
Il y a la difficulté de s’exprimer, les professionnels ont leur jargon et nous le nôtre. Il y a la peur, le trac.
Les autres peuvent entendre, la discrétion n’est pas toujours respectée.

Les professionnels n’ont plus le temps d’écouter. Ils sont chronométrés. Ils doivent écouter beaucoup de personnes dans la journée. Il n’y a plus assez de relationnel. Ils sont tenus au rendement.
A Pôle emploi, par exemple, tout passe par l’ordinateur et tout le monde ne sait pas s’en servir.
Souvent nous ne connaissons pas nos droits et les professionnels ne nous les disent pas toujours.
Quand une femme n’a pas les moyens de nourrir son enfant… la justice va s’en mêler… et il y aura un placement.
Une expulsion ça passe par le tribunal, mais la personne connaît-elle ses droits ? La justice n’est pas là pour aider. La justice devrait être le rempart contre l’exclusion mais cela part en vrille et on ne comprend pas toujours ce qui se passe.
Quand on passe en justice on se sent tout seul, et cela même s’il y a le tuteur ou l’avocat.
Il faudrait que la justice explique mieux, soit plus claire.

Les peines ça brise la vie, il y a d’autres moyens que la prison.
Le placement d’un enfant ça brise tout une famille.
Ce n’est pas parce que nous sommes démunis de ressources, qu’il faut que l’on nous appuie encore plus sur la tête.
Il faudrait voir le fond du problème et le juge ne voit pas le fond du problème. La justice est injuste. On nous dit qu’on peut faire appel mais quand on fait appel on prend encore plus.

La pauvreté c’est l’exclusion, la mise à l’écart, le fait de ne plus avoir droit à la parole, l’étiquette collée par les autres même quand on a quitté la rue.
La pauvreté c’est l’injustice mais c’est aussi la solidarité, le courage de ceux qui la vivent et ça change le regard.

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Contribution de Murielle Gélin

Dans une coformation des personnes qui ont l’expérience de la grande pauvreté se retrouvent avec des professionnels pendant 4 jours pour se former ensemble, pour croiser leurs savoirs, et pour construire ensemble des solution.
Croiser nos savoirs c’est pour nous, essayer d’écouter vraiment ce que eux les professionnels pensent, qu’eux aussi essayent d’écouter vraiment ce que nous pensons. C’est échanger. A la fin, il faut qu’on soit d’accord sur une autre façon de faire, qui n’est pas celle qu’ils avaient en arrivant. Il faut qu’ils changent mais nous aussi.

C’est important que des personnes ayant expérience de la pauvreté soient entendues dans les co-formation et pas que quelqu’un d’autre parle à leur place.

C’est important pour nous qu’on nous écoute avec NOS mots, avec NOTRE expérience, celle de NOTRE vie. Les professionnels, même s’ils ont envie de nous écouter n’ont eu pas la même vie. Pour eux les mots ne veulent pas dire la même chose que pour nous.
Un exemple :
Un procureur a dit un jour lors d’une audience : « Les chiens ne font pas des chats »
La personne concernée l’a très mal pris et s’est sentie humiliée : Pourquoi on parle de nous comme des animaux ? On est des êtres humains comme eux !

Pour le juge, cela voulait dire qu’on était en train de reproduire la même chose que nos parents et que nos enfants allaient aussi faire pareil. Alors que nous, on a droit à un avenir. Là, on était condamné d’avance.
Dans une co-formation, on a quatre jours pour se faire comprendre, et comprendre aussi ce qu’ils veulent dire. C’est dans les deux sens.
Ce que nous vivons, si on ne l’a pas vécu, on ne peut pas le comprendre, donc il n’y a que nous qui pouvons le dire.
Eux ils font leur boulot car ils ont été formés comme cela mais il faut qu’ils changent leur regard et leur méthode de travail. Ce n’est pas parce que l’on a des problèmes, qu’il faut nous mettre une étiquette. Certains professionnels nous jugent avant de nous connaitre, de nous parler… même sur notre apparence. La manière de parler qui peut être agressive parce que l’on est en colère. Et on peut être en colère parce que l’on n’arrive pas à se faire comprendre ou se faire vraiment écouter.
Comment peuvent-ils comprendre ce que l’on vit, eux qui n’ont pas jamais connu la misère et nous qui avons un langage et une expérience de vie différente du leur.
Lors d’un travail sur « la misère est violence », les personnes qui la vivent ont dit : « Quoique nous fassions nous avons tort : si nous nous taisons, ils vont dire que nous ne faisons rien pour nous en sortir, si nous pleurons c’est considéré comme de la manipulation, si nous nous mettons en colère, on est perçu comme agressif ».
Ce n’est pas parce que l’on est pauvre, qu’on n’a pas le droit au respect. Ce n’est pas parce que l’on est pauvre que l’on n’est pas riche de connaissances.
Mais les autres pensent pour nous.
Ces coformations, ce n’est pas facile.
On a eu tellement de négatif dans notre vie, que maintenant on ne sait plus, on manque de confiance en soi. On à été tellement écrasé qu’ on continue à fonctionner dans le négatif, on a peur de ne pas dire ce qu’il faut. On dit un truc et on se dit : « est ce que c’est cela qu’il fallait que je dise ? Est ce que j’ai osé dire ce que je voulais ? Est ce que j’ai trop dit ? » Il est important que la personne qui dirige la co-formation nous stoppe quand nous en disons trop et nous pousse à dire réellement ce que nous pensons, avec nos mots.
Après une co-formation, on a davantage confiance en soi, on prend de l’assurance , on ose dire ses droits et on peut davantage « défendre son beurre », cela permet de dialoguer avec moins de nervosité. Mais il faut du temps pour cela. Cela change notre regard envers les professionnels. Et cela change le leur aussi.

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Contribution de Francis

J’ai participé à quatre co-formations. L’une sur l’emploi avec des professionnels de l’ANPE et d’autres organismes, une autre avec des assistantes sociales de secteur, une troisième avec des professionnels de la protection de l’enfance, et la dernière en novembre 2013 sur la justice avec des magistrats. C’était à l’École Nationale de la Magistrature à Paris.

Une co-formation dure 4 jours et nécessite que nous apportions ce que nous avons appris avec notre expérience de vie. Les professionnels apportent leur expérience. Nous avons une préparation entre militants et avec un animateur pour apprendre à construire notre pensée, à mettre des mots sur ce que l’on vit. Nous pouvons réussir à travailler avec des professionnels, parce que nous formons un groupe de militants, on est soudé entre nous. C’est le groupe qui donne le courage de dire ce qu’on pense, parce qu’on peut être tenté de dire ce que les professionnels veulent qu’on leur dise.
Les deux premiers jours sont souvent difficiles, pour tout le monde. Devant les juges, on se méfiait de ce qu’on pouvait dire, ce sont des personnes qui ont le pouvoir. On ne voulait pas être agressif, parce que devant la justice, il y a des choses qui nous heurtent et cela nous rend agressif.
On a travaillé nos représentations sur le mot Justice. Les militants avaient choisi une photo avec un masque pour dire que le juge ne cherche pas à savoir ce qu’il y a derrière l’acte.

Des juges avaient choisi une photo avec des cordes pour dire que le juge devait tranché après avoir démêlé les choses. On n’avait pas du tout la même vision. On a beaucoup discuté pour se comprendre.
Ensuite nous avons travaillé des récits d’expérience écrit par les militants et les juges. Les juges ont vu ce qu’on vit avec la Justice. Ils ont commencé à comprendre des choses. Mais ils se sont demandé si c’était vrai ce que l’on expliquait. On a dit que c’est aussi ce que vivent des personnes de notre milieu.
Les juges ont expliqué des lois que nous ne connaissions pas, par exemple que nous avons le droit d’être accompagné quand on va devant les travailleurs sociaux. Beaucoup refusent.
Nous nous avons fait comprendre que les familles sont souvent jugés trois fois : une fois par les services sociaux, une fois par la police, une troisième par le juge. Au moment où la justice lit le dossier, on est déjà jugé. On ne retrouve pas forcément dans les dossiers ce que les services sociaux nous ont dit par oral.
Ce qui est très important en co-formation, c’est qu’on cherche ensemble les conditions pour pouvoir mieux travailler ensemble, pour avoir une meilleure relation. Par exemple, on a écrit qu’il valait mieux que le juge écoute la personne en premier, et ensuite les travailleurs sociaux, sinon la personne peut être paralysée par ce que disent les travailleurs sociaux
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J’ai moins peur avec les professionnels maintenant parce que j’ai appris des choses, et avec les outils que j’ai, je peux mieux aider des familles qui ont à faire aux professionnels. On est sorti de la co-formation en se disant qu’on allait dire dans nos quartiers, notre milieu, que c’est possible de dialoguer avec la Justice.