Rencontre « Transformer les conflits par la médiation et la conciliation »

De la médiation humaniste à la médiation christique (2)

Entretiens Jacqueline Morineau – Bertrand de Villeneuve
mardi 12 avril 2016
  par  Bertrand de Villeneuve
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Le 22 mai prochain, au cours du Grand Pardon, nous serons invités à réfléchir à « Saint Yves , visage de miséricorde du Père »Dans le procès en canonisation, les témoignages de ceux qui l’ont connu nous décrivent saint Yves aimant la justice, faisant preuve de tendresse envers ses contemporains, de patience favorisant ainsi un climat de paix et invitant les plaignants à s’écouter et à établir entre eux la concorde avec l’aide de l’Esprit Saint.
Saint Yves un précurseur de la médiation.
Dans la continuité de la rencontre organisée le14 novembre 2015, Jacqueline Morineau , dans l’interview ci-après, développe le cheminement de la médiation humaniste à la médiation christique permettant ainsi la résolution des conflits.

Bertrand de Villeneuve :
Le chemin de la médiation humaniste est un chemin de reconstruction de la personne humaine au cœur même de la souffrance et du chaos. C’est un chemin de guérison, elle a des effets thérapeutiques, mais c’est aussi un chemin spirituel,. En cela la médiation humaniste se trouve en ligne directe avec d’autres traditions, d’autres spiritualités.
En quoi la médiation christique apporte t-elle quelque chose de particulier ?

Jacqueline Morineau :
C’est une grande question. La médiation christique est pour nous l’accomplissement de la médiation humaniste qui repose sur la rencontre de la souffrance et souvent de la violence, que la souffrance peut provoquer. Cet enchaînement ouvre la porte au conflit mais aussi A la rupture de la relation.
La médiation humaniste accueille le cri de la souffrance qui souvent peut être étouffé, non dit, et qui sera à l’origine de la violence. La première partie de la médiation est centrée sur l’accueil des émotions, c’est le domaine de la psyché, la dimension psychologique à travers laquelle aujourd’hui, nous essayons si souvent de résoudre nos problèmes. Mais la médiation humaniste va plus loin, c’est un partage en humanité, elle cherche à donner à chacun la possibilité d’une rencontre avec soi-même, de vivre un chemin de connaissance, pour accéder à une dimension de vérité et sortir du monde des mensonges, d’illusions que chacun se fabrique, particulièrement dans le cas d’un conflit ; La médiation dépasse le niveau des émotions. Elle ouvre à une dimension supérieure, à travers la parole donnée aux valeurs, celles-ci sont universelles et vont créer une passerelle entre les opposants.
Les émotions sont sans fin, il en reste toujours une nouvelle enfouie dans le secret de nos histoires ; C’est seulement en osant ce saut : quitter l’émotionnel et abandonner la prétention de tout pouvoir comprendre et expliquer, qu’une porte d’espérance peut commencer à s’ouvrir. l’accès aux valeurs offrent le premier partage possible. Chacun a besoin de vérité, de justice, de dignité…Nous avons quitté les émotions, le rationnel. Chacun s’ouvre alors à une dimension de profondeur, qui était souvent inconnue, à la dimension ontologique, au plus profond de l’âme, à la la vérité des âmes. Les Grecs avaient une conception ternaire de l’homme : corps, âme et esprit. Les valeurs peuvent nous ouvrir à la dimension supérieure de l’être : la dimension spirituelle. Nous avons tous des aspirations au bonheur. Ce bonheur n’est réalisable qu’à travers l’accomplissement de nous-mêmes, à travers la plénitude de l’être. Aujourd’hui, la dimension spirituelle est très peu reconnue en dehors d’une quête philosophique ou religieuse .

Bertrand de Villeneuve :
Mais en quoi, dès lors, est-elle christique ?

Jacqueline Morineau :
La médiation peut s’ouvrir à un niveau plus élevé quand la référence à la psyché est devenue obsolète. Il nous faut lâcher nos repères habituels, pour oser toucher et atteindre un niveau plus élevé : le spirituel. Ce niveau qui complétait le corps et l’âme pour les grecs. C’est à travers une évolution relativement récente, particulièrement de la renaissance au siècle des lumières, culminant au XXe siècle, que l’homme s’est convaincu qu’il pouvait contrôler sa vie et le monde par sa volonté et ses propres forces. La dimension spirituelle n’apparaît pas dans notre cursus scolaire en dehors parfois d’un enseignement religieux. Or, l’expérience spirituelle n’appartient pas seulement aux religions, elle est complémentarité de l’immanence de l’homme et chacun peut y accéder athées ou croyants. Ainsi, dans les religions orientales, elle est fondamentale. Tout un cheminement est proposé pour l’atteindre. Elle permet de rééquilibrer les désordres de la psyché. Se libérer des pensées, arriver à faire silence, peut ouvrir au mystère, à un monde intérieur qui libère du chaos extérieur et peut aussi ouvrir au divin, c’est un élan vers…
La dimension christique est d’un autre ordre. Elle est dimension spirituelle incarnée. Le Christ s’est incarné, le Christ nous a parlé à travers son corps, à travers son regard, à travers sa voix, il nous a touché. Il s’est relié à nous à travers le corps et ce corps a une place fondamentale. Jésus sur la croix a porté toute notre souffrance, dans son humanité et sa divinité. Il est devenu notre miroir. La croix nous arrache à notre seule humanité et nous renvoie à notre part de divinité. Nous sommes des êtres corporels et spirituels. Elle nous rend notre pleine identité. La médiation christique à travers la rencontre avec la souffrance, nous élève à la possibilité de la rencontre mystique. Dieu est en nous et nous en lui. Enfant de Dieu nous étions et nous le redevenons si nous l’avions perdu. L’alpha et l’oméga se rejoignent à travers l’expérience de la mort et de la vie.
Le christianisme est la seule religion qui offre la capacité de se relier « corps, âme et esprit » à celui qui est inaccessible : Dieu.

Bertrand de Villeneuve :
Le chemin de la médiation humaniste n’est jamais un chemin rectiligne, c’est un chemin de tortueux et chaotique. Ce chemin est un apprentissage, de la mort, de sa propre mort. Dans la médiation humaniste que nous pratiquons, nous assistons à des morts et à des résurrections, des re-naissances. Si le but de la philosophie est d’apprendre à vivre et à mourir, le chemin de la médiation humaniste est un chemin philosophique. Cependant la médiation christique interroge. Est-ce qu’elle ne nous offre pas un chemin particulier, celui d’apprendre que la mort n’est pas une fin en soi mais un passage vers un monde de lumière, vers une harmonie christique.

Jacqueline Morineau :
C’est par la souffrance que nous avons accès à la vraie vie. C’est par la croix, que la médiation est pleinement achevée.Nous avons besoin de partir de la Croix. La Croix est l’enseignement même du Christ, elle est le symbole de la relation que nous pouvons vivre avec Lui. La Croix part de la mort, elle part de l’anéantissement, de la négation de la vie et elle nous ouvre à un chemin de résurrection. Ce qui me frappe beaucoup, c’est que, pour une grande majorité, la Croix reste très souvent liée à l’image de la mort, l’image du sacrifice, de la crucifixion, de la souffrance, dans l’ignorance de la résurrection. On en reste au vendredi saint et on ne passe pas à Pâques. J’ai été très surprise lors d’un séjour en Sicile durant la période de Pâques, de voir comment le jour du vendredi saint les églises étaient pleines à craquer, et beaucoup moins le jour de Pâques !
La mort reste comme une fin en soi, dans l’espoir, pour certains, d’un peu d’éternité ? Nous avons besoin de reprendre notre vie à l’envers, dès l’origine, de chercher le sens de notre naissance pour trouver celui de notre mort..
La naissance se manifeste immédiatement à travers un cri, à travers la séparation. Cette séparation, c’est la séparation de la matrice, de la mère qui nous a créée et qui nous laisse, dès notre naissance, dans le le vide, dans le manque, dans un besoin de relation. Nous allons peiner toute notre vie pour reconstruire la plénitude, le « un » de l’avant-naissance que nous espérons réaliser à travers la relation avec « l’autre ».
Mais l’autre étant aussi en perte de ce « un », deux « moins » ne vont pas faire un « plus ». Ainsi, nous restons en permanence en quête de la vie, de la vraie vie, avec notre manque à combler. Notre naissance est plus liée à la perte du paradis qu’à l’entrée au paradis. Elle peut aussi évoquer la situation vécue par Adam et Eve, quand ils se sont trouvés expulsés du paradis. La « vraie vie », c’est à dire la réalisation de notre rêve de bonheur, ne peut pas se réaliser en dehors de la relation immanente/transcendante de l’homme. Nous voyons aujourd’hui, où nous a conduit notre rêve de bonheur matériel. Le spirituel a besoin de retrouver sa place. L’homme ne peut être réduit à sa dimension rationnelle et psychologique. L’expérience de la médiation humaniste en est une preuve éclatante. Elle est chemin des ténèbres à la lumière, chemin de vie, chemin de re-naissance. Elle est à l’image de la croix.

Bertrand de Villeneuve :
Venons en justement à cette expérience de la médiation humaniste, intéressons nous à la posture du médiateur. Dans la médiation humaniste, le médiateur se vide quelque part, de sa volonté de faire, d’agir pour les autres, de tout contrôler, de vouloir trouver une solution pour les autres, de pouvoir, comme on le dit, gérer le conflit et de le résoudre. Il se vide de cette volonté de bien faire pour être un canal qui véhicule le souffle de l’esprit, quelque chose qui le traverse et qui le dépasse.
En ce sens qu’est ce qui différencie le médiateur christique de ce médiateur humaniste qui, quelque part, laisse de l’espace au cri de la souffrance, mais aussi au souffle de l’Esprit ?

Jacqueline Morineau :
Le passage est fondamental. Le médiateur humaniste cherche à aider les personnes en souffrance à travers ses propres capacités, son expérience de médiateur, sa capacité personnelle de compassion, pour les mettre sur un chemin de transformation et de guérison.
La médiation christique intervient au moment où le médiateur humain ne peut pas aller plus loin. Il a suivi tout le processus de la médiation. Il a donné la place aux émotions, au cri, à la souffrance. Il a ouvert aux valeurs, tout est prêt pour ouvrir à la dimension spirituelle, mais il ne sais pas aller au-delà. S’il a conscience de cette incapacité, Il ne lui reste plus qu’à lâcher prise de sa volonté de pouvoir faire, de pouvoir aider l’autre et laisser complètement l’espace à « l’Unique Médiateur » car lui seul peut agir.
Le médiateur a besoin de toute son humilité (« humus »), son enracinement dans la terre pour revenir à ses racines profondes pour laisser agir en lui le souffle de l’Esprit, qui va donner tout l’espace à l’Unique médiateur. C’est une transmission. Son ancrage est la croix. On peut penser à St Jean-Baptiste qui ouvre la voie au Christ. Le médiateur humaniste ouvre le chemin à celui seul qui va pouvoir rendre la vie. Le médiateur n’est plus que canal du souffle de l’esprit, au pied de la croix.

Bertrand de Villeneuve :
Ainsi, il se vit à cet instant, la parole de l’évangile : « Que ta volonté soit faite »

Jacqueline Morineau :
Exactement ! C’est un moment de prière unique, quand le médiateur donne toute la place à celui-là seul qui peut sauver. L’Unique Médiateur apporte alors, la seule réponse possible : il ouvre les cœurs. Il éclaire ce qui était toujours là, mais qui était devenu invisible, dans les ténèbres. Le plus étonnant, c’est que chacun, dans la majorité des cas, cherchait la même réponse. La médiation n’est pas une fin en soi, elle ouvre à une vision nouvelle sur l’avenir, elle indique un nouveau chemin de vie. L’étape du passage de la médiation humaniste à la médiation christique est chemin de foi, quand le médiateur humain s’en remet complètement au miracle de la croix à la mort qui peut se transformer en vie.

Bertrand de Villeneuve :
Je vous remercie Jacqueline Morineau pour cet entretien sur la médiation humaniste et la médiation christique.


Documents joints

De la médiation humaine à la médiation christique
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