Rencontre « Transformer les conflits par la médiation et la conciliation »

La justice selon saint Yves

lundi 16 novembre 2015
  par  Daniel Giacobi
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Texte de la conférence de Daniel Giacobi lors de cette journée.

Raoul Portier, clerc de Lanmeur, diocèse de Dol, témoigne :
Dom Yves aimait beaucoup la justice. Ainsi tout le temps qu’il était l’official de Tréguier, il rendait une prompte justice aux parties engagées en procès devant lui comme tous le disaient dans le milieu des juristes de la cour de l’évêque de Tréguier devant moi qui écoutais.

D’où Yves a-t-il hérité cet amour de la justice ?
Lorsqu’il arrive à Paris en 1264, rien ne paraît joué puisqu’il y suit les cours de philosophie et de théologie sous la férule brillante de maîtres d’envergure, en particulier saint Thomas d’Aquin, le dominicain et saint Bonaventure, le franciscain.
L’étudiant fut brillant et aurait pu accéder aux plus hautes sphères philosophiques et théologiques. Pourtant ces années parisiennes ont affiné une autre vocation, Yves décide alors de mettre ses immenses talents et tout son savoir au service de la Justice.
D’où lui vient ce désir ardent ? Nulle doute que les années trégorroises ont dû y contribuer, il a trouvé dans la Parole de Dieu un sens de la justice qu’il entendait mettre en œuvre en son temps – certains versets sont gravés en son cœur comme au Psaume 32, le verset 5 : Le Seigneur aime le bon droit et la justice ; la terre est remplie de son amour.. Les premiers mots du Livre de la Sagesse résonne en son cœur : « Aimez la Justice ». Sa mère, Dame Azo du Quenquis qui lui avait enseigné à vivre de façon à devenir un saint n’y est sans doute pas non plus étrangère. Les vies des saints fondateurs de Bretagne auxquelles le jeune Yves a été initié par sa mère, leurs pardons qu’il fréquentait avec ses parents, lui ont chevillé au corps le sens de la vérité, de la droiture sans faille , de la justice fondée en Dieu, autant de qualités qui ont fait de tous ces saints venus d’Irlande, de Cornouailles ou du Pays de Galles au milieu du 1er millénaire de l’ère chrétienne, des bâtisseurs hors du commun. La vivacité de leur souvenir en Bretagne en est la preuve. Enfin, Yves a dû, accompagné de son jeune précepteur, Jean de Kerch’oz, de Pleubian, assister à des séances des procès qui se tenaient à l’officialité de Tréguier. Il a dû regretter les lenteurs d’un système qui trop souvent broyait le pauvre incapable de payer des procédures interminables et de faire reconnaître son bon droit. Le jeune Yves a dû s’enflammer face à l’injustice, les témoignages révèlent qu’adulte il était capable de s’élever avec force contre les violations du droit, l’arbrisseau était sûrement de la même veine.

C’est donc décidé, saint Yves veut mettre ses immenses talents au service des plus pauvres quand ils sont dans leur droit et rendre à chacun une « prompte justice ».
Il lui faut quitter Paris et rejoindre le centre européen des études juridiques qui est depuis le 2e quart du 13e siècle le Studium d’Orléans dont le pape Grégoire IX avait reconnu la place majeure. Yves y arrive vers 1270 et y reste jusqu’à ses trente ans. Il a côtoyé là les futures personnalités de toute l’Europe, la barrière de la langue n’existe pas car tout le monde y parle le latin. Jean de Kerch’oz témoigne comment il a suivi, aux côtés d’Yves et avec trois ou quatre autres étudiants du Trégor, les leçons de droit civil et canonique du seigneur Pierre de la Chapelle sur le livre des Institutions et celles du Seigneur Guillaume de Blaye, défunt évêque d’Angoulême sur les Décrétales.
Yves y poursuit un parcours d’excellence, en écho du début du psaume 100 Je chanterai Ta justice et Ta bonté Seigneur, j’irai par le chemin le plus parfait. C’est un peu ainsi que l’écrit saint Paul à Timothée (2 Tim 2, 5 ) comme dans une compétition sportive, on ne reçoit la couronne de laurier que si l’on a observé les règles…. Ces règles, Yves entend les maîtriser parfaitement pour pouvoir rendre une justice imparable et prompte. N’allons pas faire de saint Yves une sorte de justicier au dessus des lois, bien au contraire il entend appliquer le justice des hommes, pleine et entière, sans passe-droit ni favoritisme. Un quart de siècle plus tard, alors que Yves était official du diocèse de Tréguier, se déroule une scène qui a marqué Geoffroy Jubiter, recteur de l’église de Trédrez. Il en a témoigné au procès de canonisation de 1330 :

J’ai vu – dit-il - un pauvre, un noble, - comme pendant des siècles, on pouvait en Bretagne être noble et pauvre - il s’appelait Richard Le Brouz, - poursuit notre brave recteur - il était de la paroisse de Trédrez. Ce noble était en procès avec l’abbé de la Bienheureuse Marie du Relecq, au diocèse de Léon. Or sa pauvreté l’empêchait de poursuivre son procès. – À l’époque les frais de justice était déjà lourds pour une bourse légère. - Il s’en vint donc trouver dom Yves, le suppliant pour Dieu et par bonté de l’aider et de le soutenir dans son bon droit contre cet abbé qui cherchait à lui enlever sa terre ; il ne pouvait se défendre car il était vidé, pour ainsi dire, de toute sa substance. Dom Yves lui demanda : « Votre cause est-elle juste ? » - « Oui, répondit-il, je le crois et je suis prêt à vous en donner l’assurance par serment ». Ce qu’il dut faire, avant que dom Yves ne voulût s’engager dans son procès. Mais le serment prononcé, dom Yves se mit aussitôt à conduire le procès du pauvre, et il le mena jusqu’à sa conclusion au profit de notre pauvre, dont il défendait le bon droit. Voilà ce que j’ai vu.

Pour Yves, jeune recteur de Trédrez, il a environ 35 ans – l’âge de notre cher curé de Tréguier -, ce qui importe d’abord c’est la justesse de la cause et comme dise souvent les témoins : il rendait alors à tous une justice rapide sans faire acception des personnes [1].

Mais n’allons pas trop vite. À Orléans comme à Paris, rue des Fouarres, Yves aime à se retrouver avec ses confrères trégorrois pour échanger, en breton, bien sûr. Ils témoigneront lors du procès de canonisation du sérieux d’Yves dans les études mais aussi comment il savait partager sa vie entre l’étude, la prière et le service des pauvres. Guillaume Pierre, vicaire dans l’église de Tréguier, a vécu deux ans avec lui, il a été marqué de voir comment Yves commençait déjà à vivre dans l’abstinence. Yves de Trégordel, de Pleubian, rapporte que malgré des études difficiles Yves assiste quotidiennement à la messe et récite ses heures. La Parole de Dieu est au cœur de sa vie.
Durant ces années d’étudiant, l’étude, chez Yves, n’a jamais pris le pas sur la vie de prière et sur l’exercice concret de la charité, bien plus pour Yves l’étude doit renforcer l’homme intérieur, être à son service pour grandir dans l’amour de Dieu et celui des hommes. Yves a su échapper au vertige du savoir, à l’illusion et à l’orgueil du prestige que peut donner la maîtrise de la connaissance. Il aspire à un savoir incarné dans la vie des hommes.
Brillamment diplômé en droit canon et en droit civil, après treize ans d’absence, il s’apprête à regagner son Trégor, mais vers 1278 il est appelé par Maurice, archidiacre de l’évêque de Rennes, à devenir son official. Le mot « official » emprunté au droit romain est apparu au but du 13e siècle . Il s’agissait d’un fonctionnaire épiscopal nommé par l’évêque et révocable à tout moment, ayant délégation de l’évêque pour juger les affaires criminelles, les causes matrimoniales et les dîmes, toutes questions sous serments. C’est sa première fonction officielle qu’il occupe pendant plus de trois ans. S’il se donne avec ardeur à sa nouvelle tâche, le souci des plus pauvres ne se dément jamais, ce souci fait partie intégrante de son sens de la justice.
Il aide de ses deniers deux jeunes compatriotes qui ont témoigné comment aux jours de fêtes Yves ouvrait sa table aux pauvres du quartier, leur annonçant joyeusement : je vais chercher mes gens !.
À Rennes sa réputation est vite faite, bientôt, l’évêque de Tréguier Alain le Bruc l’appelle en 1281 à la charge d’official de son diocèse. Il l’ordonne en 1283, lui remettant la charge de recteur de Trédrez. Malgré la distance (une vingtaine de kilomètres), c’est mal connaître Yves que de croire qu’il laissera la charge des âmes de sa paroisse à son seul vicaire. Voilà Yves pendant des heures sur les chemins du Trégor, toujours à pied, pour aller retrouver ses chers paroissiens tout en continuant à exercer sa charge d’official à Tréguier où il excelle.
Darien de Trégroin, recteur, l’ explique : Dom Yves aimait beaucoup la justice. Ainsi tout le temps qu’il était l’official de Tréguier, il rendait une prompte justice aux parties engagées en procès devant lui comme tous le disaient dans le milieu des juristes de la cour de l’évêque de Tréguier devant moi qui écoutais [2] et Yves de Trégordel, paroissien de Pleubian, précise : Dom Yves était un homme animé d’un grand esprit de justice. A l’époque en effet où il occupait la charge d’official il encourageait tous ses collaborateurs à être justes… [3]
C’est, sans doute, en plongeant dans l’épaisseur de la vie humaine et de ses misères, que son sens d’une justice calibrée appliquée avec la précision d’un arpenteur va évoluer, peu à peu le justiciable, l’homme, la femme, les brebis du Seigneur, prennent le pas sur l’exercice équitable de la justice. À la froideur du jugement rendu, même en toute justice, va peu à peu se substituer de plus en plus souvent la recherche de la conciliation entre les parties pour éviter le procès et le rétablissement de la paix entre les adversaires de la veille. Raoul Portier, encore lui ajoute : Il s’efforçait avant toutes choses d’amener les parties qui avaient un différend à établir la paix. Je l’ai vu agir de cette façon fréquemment et c’est ce que m’ont rapporté plusieurs personnes dignes de foi. [4]
Écoutons Geoffroy de l’Ile, paroissien de Plougasnou, son adversaire :

Il est arrivé que j’avais depuis longtemps un procès avec maître Raoul Portier, clerc de Lanmeur, du diocèse de Dol, et Jacques, son frère, lesquels étaient fils de ma femme. Et personne ne pouvait arriver à nous mettre d’accord. Or un jour, moi et ma femme, et les fils de ma femme, nous nous trouvions dans l’église de Tréguier. Dom Yves me dit à peu près ceci : « Geoffroy, pour l’amour de Dieu, faites la paix, vous et votre femme, avec les fils de votre femme ; car, moi, si cela vous agrée, je réglerai les choses à l’amiable entre eux et vous.

Et j’ai répondu ceci en substance à dom Yves : « Nous ne voulons d’autre paix que celle que nous donneront le droit et la justice ».

Geoffroy se tient droit dans ses bottes, assuré de son bon droit – un peu comme les riche de nombreuses statues de nos églises présentant saint Yves entre le riche et le pauvre -. Il refuse toute conciliation mais Yves ne se démonte pas, il revient à la charge :

Dom Yves nous répondit alors, à moi et à mon épouse : « Attendez que je revienne vous trouver, car je vais célébrer la messe du Saint- Esprit et demander à Dieu de pouvoir restaurer entre vous des accords de paix ». Dom Yves célébra cette messe, et revint nous trouver tous les deux, et nous ne pûmes d’aucune façon nous opposer à sa volonté. Bien plus nous lui dîmes : « Messire, pour ce qui est du différend qui nous concerne, faites absolument ce que vous voulez ». Il m’apparut que les prières de dom Yves avaient changé nos dispositions intérieures et que Dieu voulait faire la paix entre nous sur cette affaire par dom Yves. C’était évident pour moi : Yves en effet disait qu’il demandait à Dieu d’arriver à mettre la paix entre nous, et moi auparavant je n’avais pas voulu y consentir. C’était dom Yves qui avait alors rétabli totalement la paix entre les plaignants que nous étions [5].

Écoutons ce qu’en dit en écho son adversaire, Raoul Portier :

Dom Yves insistait auprès des parties pour qu’elles fissent entre elles la paix par arrangement amiable. Mais le plus souvent Geoffroy n’en voulait pas. Enfin un jour dom Yves dit aux plaignants qu’il voulait célébrer la messe, et qu’ils eussent à attendre que la messe fût achevée, car il avait dans le Seigneur espoir et confiance qu’ils aboutiraient après la messe, à la paix et à la concorde. Enfin sa messe dite, dom Yves revint aux plaignants ; et notre Geoffroy, qui s’opposait beaucoup avant la messe à la paix et à la concorde, y fut amené par les saintes prières de dom Yves, c’est ce que je crois, et il offrit de s’en tenir sur les points litigieux à l’arbitrage et à la décision de dom Yves quelle qu’elle fût. Par la suite dom Yves mit entre les parties bonne paix et concorde et donna à ce procès une fin qui donnait satisfaction à chacune des parties. [6]

Jaquet de la paroisse de Louannec explique : Tous le louaient de sa bonne justice, et jamais je n’ai vu ni entendu personne se plaindre du contraire [7].
La paix rétablie s’accompagne donc d’un règlement du différend acceptable par tous. On reconnaît là la sagesse pratique et incarnée qui est celle d’Yves. Une paix durable suppose un accord solide comme le granit des églises du Trégor.

Pourtant, n’allons pas croire que la vie d’Yves est un long fleuve tranquille. Son attitude de conciliation est parfois incomprise, Yves en vrai disciple du Christ va à contre-courant de l’esprit du monde et il en paye le prix. De nombreux témoins rapportent qu’il a eu à subir de « multiples railleries » mais lui, sans colère ni agacement, se contentait de rire et sourire. Geoffroy de Saint-Léan, recteur de l’église de La Roche-Derrien, raconte : quand on le raillait et qu’on le traitait de gueux, il se contentait de rire et ne répondait rien. Guillaume de Tournemine, trésorier de Tréguier, en désaccord avec Yves sur l’attitude face aux sergents du roi de France, le traite de rustre, de coquin, de truand, de gueux. et dom Yves, rapporte Hamon Nicolay de Tréguier, supportait cela avec patience, et leur répondait en riant : « Que Dieu vous épargne d’être ce que vous dites ! » [8]. Lors d’un procès portant sur un contrat de mariage le jeune homme concernédisait à dom Yves des paroles d’injures le traitant de coquin et de truand. Aux insultes Dom Yves ne répondait rien : il se contentait de sourire, et défendait comme à l’accoutumée la cause de sa paroissienne. rapporte le Frère Pierre, abbé du monastère de Bégard [9] Yves de Trégordel, paroissien de Pleubian [10] se souvient avoir vu dom Yves défendre la cause d’une femme, une pauvre veuve, nommée Alice Amon, de la ville de Tréguier, dans la cour du Seigneur G. de Tournemine, contre le fils Prigent de Ploëzal. À cette occasion, l’avocat de la partie adverse l’insulta de bien des manières. Dom Yves lui dit : « Ne me dites pas des injures pour la raison que c’est moi qui défends la cause juste ». Et tout le temps qu’il parlait son visage était joyeux et son rire bienveillant. Cela, je l’ai vu et entendu moi-même.

Mais Yves homme de paix n’a rien d’un timoré, il est prêt à s’enflammer comme son Divin Maître au temple de Jérusalem, pour que Justice soit respectée. Denys Jameray, citoyen de Tréguier, explique : J’ai connu Dom Yves sur une longue période. Or, jamais je ne l’ai vu énervé contre quelqu’un ni en colère, sauf quand il entendait dire qu’on machinait quelque injustice contre son prochain. Il se fâchait alors contre celui qui cherchait injustement à intenter un mauvais procès [11]
L’affaire la plus connue est rapportée par Darien de Trégroin [12] : Une fois, en ma présence, des gens du roi de France voulaient s’emparer de force d’un cheval de l’évêque de Tréguier. Dom Yves accourut et le leur arracha. « Vous ne pouvez, leur dit-il, rien revendiquer sur le territoire libre du bienheureux Tugdual  ». Sur les entrefaites, celui qui était trésorier de Tréguier se moqua de lui et l’injuria : « Coquin, coquin, lui dit-il, vous nous avez mis en péril de perdre tout ce que nous avons, et vous agissez ainsi parce que vous n’avez rien à perdre ». À quoi Yves répondit avec bienveillance et bonne humeur : « Vous direz ce qui vous plaira, mais, moi, pour autant que je le pourrai, je me battrai toute ma vie pour la liberté de l’Eglise ».
Pierre Arnou, prêtre, vicaire de l’église de Tréguier [13], précise :

J’ai vu dom Yves maintes fois coucher par terre tout habillé dans la sacristie de l’église de Tréguier… pour surveiller les objets sacrés et les autres biens qui appartenaient à l’église et qui s’y trouvaient. En effet des gens du roi de France, qui séjournaient alors à Tréguier, voulaient s’en emparer. Ils voulaient prélever sur les biens meubles appartenant à l’évêque, au chapitre de l’église de Tréguier, et aux autres membres du clergé de la ville et du diocèse, l’impôt du centième et du cinquantième. Dom Yves usait de tous les moyens et usait de toutes les voies pour résister à cette opération. Un jour un sergent du roi de France avait pris dans la propriété de l’évêque un cheval moreau qui valait à peu près quarante livres, et, alors qu’il le conduisait, dom Yves lui fit face dans le cimetière, prit le cheval par le mors, l’arracha des mains du sergent et le reconduisit dans la propriété de l’évêque.

Darien de Trégroin ajoute : Tous se demandaient avec beaucoup d’appréhension quel malheur s’ensuivrait. Cependant pour le lendemain tout était apaisé ; et les émissaires royaux n’emportèrent rien. Le fait fut jugé comme un très grand miracle et complètement imputé à la bonté et aux mérites de dom Yves. La fermeté d’Yves avait porté son fruit.

Cependant plus les années passent, plus la paix qui émane de sa personne, de ses paroles comme de ses attitudes prend de la consistance. Ce cheminement intérieur est à mettre en relation avec son itinéraire spirituel de conversion dont il partage un jour quelques bribes à Frère Guidomar Maurel, franciscain à Guingamp. Les personnes qui l’ont connu et rencontré ne l’ont jamais oublié, tout est gravé dans leur mémoire et ils n’ont aucun mal à en témoigner, en 1330, 27 ans après le mort d’Yves. Le chevalier de Pestivien le dit avec conviction :

Dom Yves fut un homme très pacifique et très paisible. Il parlait peu en effet, sauf pour s’entretenir de Dieu et prononcer les paroles du salut ; il ne se mettait pas en colère mais se tenait pacifique et paisible, et ses paroles il les prononçait avec bienveillance et patience ; il écoutait parler les autres avec un cœur paisible… je l’ai vu souvent converser ainsi. il a été official de Tréguier, et il s’est comporté dans cette fonction d’une manière admirable et digne de louange, amenant les plaignants à la paix et à la concorde. –
Et il insiste - Je crois que dom Yves fut un grand artisan et « restaurateur » de paix [14]

Dame Oliva, veuve du seigneur Olivier Charruel, se rappelle comment dom Yves s’est chargé gratuitement du procès qu’un pauvre avait contre le seigneur Olivier, mon mari, et il les a mis d’accord, après une longue contestation. Ou encore Alain Soyan, de Tréguier : Sa compassion fut grande envers les mineurs, les orphelins, les veuves et les autres malheureuses personnes… il exerçait sa compassion à leur égard, leur portait secours en les conseillant, en les guidant, et en plaidant pour eux [15].

On perçoit cette tendresse de Yves à l’égard de ses frères et sœurs en humanité, envers son petit troupeau dans le témoignage de Derrien de Bouaysalio : C’est avec simplicité et douceur que dom Yves entrait en relations avec tout le monde, gens de rang élevé aussi bien que petites gens, qu’il les écoutait, qu’il leur parlait, prononçant toujours ses paroles avec gaîté et gentillesse [16].

La patience d’Yves favorise un climat de paix entre plaignants, les amène à la concorde, mot qui revient bien des fois dans la bouche des témoins. Chaque jour le pasteur grandit alors que s’efface l’homme de loi. L’acte judiciaire est pour Yves un lieu de rencontre des personnes, un lieu où peut se faire au fond des consciences cette rencontre avec l’Unique, avec le Tout-Autre qui est aussi le Tout-Proche, l’acte judiciaire peut être le lieu d’une conversion qui peut changer une vie, lieu de la réponse au divin « Suis-Moi », au divin « descends de ton arbre », l’arbre de tes certitudes, l’arbre de ton bon droit qui te sépare de l’autre. C’est l’heure de l’Esprit Saint.

« Nous ne voulons d’autre paix que celle que nous donneront le droit et la justice » clamait Geoffroy de l’Ile, « je vais célébrer la messe du Saint- Esprit » lui répondait Saint Yves et Geoffroy de témoigner : « Il m’apparut que les prières de dom Yves avaient changé nos dispositions intérieures. »

Ce qui importe désormais à Yves, ce n’est plus de gagner promptement un procès, c’est d’établir paix, concorde et réconciliation, c’est de guider ses brebis au chemin escarpé de la conversion.

Et quand sous le poids des ans, des fatigues et des veilles accumulées, en 1300, trois avant sa mort, Yves doit renoncer à une part de ses charges, c’est la fonction d’official de l’évêque de Tréguier qu’il abandonne. Il reste recteur de Louannec jusqu’à sa mort. L’homme de justice s’est effacé derrière l’artisan des conciliations, derrière le pasteur attentionné des âmes.


[1Témoin n°30 dans Jean-Paul Le Guillou,Saint Yves, enquête de canonisation, ceux qui l’ont connu témoignent, ceux qu’il a guéris racontent, Imprimerie Henry, 1989. Voir articles Saint Yves - Enquête de canonisation et Saint Yves de Tréguier - Enquête de canonisation 

[2Témoin n°46, op. cit.

[3Témoin n°47, op. cit.

[4Témoin n°12, op. cit.

[5Témoin n°13, op. cit.

[6Témoin n°12, op. cit

[7Témoin n°43, op. cit.

[8Témoin n°8, op. cit.

[9Témoin n°19, op. cit.

[10Témoin n°46, op. cit.

[11Témoin n°32, op. cit.

[12Témoin n°47, op. cit.

[13Témoin n°7, op. cit.

[14Témoin n°4, op. cit.

[15Témoin n°6, op. cit.

[16Témoin n°44, op. cit.


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