De la médiation humaine à la médiation christique

De l’avis de nombreux participants, la journée proposée par le fonds Saint-Yves le 14 novembre 2015 à Tréguier fut une grande réussite. Peut-être parce qu’elle a su particulièrement nous toucher, dans le contexte bouleversé par les attentats de la veille, mais aussi parce qu’elle a su lier un apport théorique avec les pratiques de terrain. Les interventions de conciliateurs, de médiateurs ou de personnes vivant une immense détresse ont montré ce besoin d’humanité, et l’urgence de retrouver un chemin d’espérance au cœur même des blessures qui détruisent l’homme. Nous rêvons tous d’harmonie, d’amour et de fraternité quand trop souvent nous rencontrons le conflit, le désordre, voire le chaos. Ce vécu est inhérent à la personne humaine, cette souffrance est présente depuis la nuit des temps, elle nous compose et il nous faut apprendre à l’accueillir.

Lorsque nous sommes confrontés à la souffrance, c’est comme si notre axe énergétique était brouillé, comme si nous étions perdus, sans direction, sous l’emprise d’une force qui nous détruit. Pour utiliser une métaphore, nous n’avons plus les pieds sur terre ni le regard tourné vers le ciel. Nous sommes désaxés. Dans ce tumulte, il est difficile de garder raison car s’exprime alors la haine et un profond sentiment de détresse. Vouloir faire entendre raison n’est dès lors qu’une vaine parole, qui va surtout attiser les rancœurs, les souffrances plutôt qu’apaiser la situation. Ce n’est pas au niveau mental que se situe le mal-être ou la désespérance, mais bien au niveau viscéral. Cette souffrance nous emprisonne. C’est l’animal blessé en nous qui s’exprime, comme une marque ancestrale de défense, de protection. C’est le corps qui parle. Ce corps blessé par le choc du conflit, de l’épreuve (séparation, violence, désordre…). Ce corps blessé, par les émotions suscitées par le conflit, peut développer des stigmates. Le corps réagit aux blessures de l’âme. En outre, cette souffrance est irradiante car elle répand ses ondes destructrices bien au-delà du conflit interpersonnel, dans un effet qui peut être démultiplié.

Accueil de la souffrance

Si le médiateur doit faire preuve de bienveillance pour accueillir le cri de souffrance de l’être humain blessé, sa présence ne se limite pas à une attention à l’autre. Tout son être est d’abord accueil de la personne meurtrie. Accueil du cri de cette haine, de cette déchirure qui habite à ce moment-là le fond de l’homme. Ce cri archétypal est nécessaire, il est vital car il permet d’extérioriser cette souffrance qui nous gangrène. Une souffrance, un cri qui n’est pas exprimé nous ronge de l’intérieur. La présence du médiateur est alors reconnaissance de cette souffrance qui m’habite. Quelqu’un (le médiateur) peut ressentir ce que je vis, enfin ! Face au chaos généré par cette souffrance, une parole peut être dite, des mots sont mis sur mon malheur.

Cette présence est aussi compassion. C’est « une manière humaine d’approcher l’autre, on ne peut compatir à la souffrance, la détresse ou la mort, que parce qu’on les a vécus avec tous les sentiments de révolte et d’injustice qui y sont liés. »[[In «La médiation humaniste, pour “faire société” dans la prise en charge des différents », doc collectif d’universitaires et de médiateurs juillet 2015.]] La souffrance de l’autre fait écho chez le médiateur à sa propre souffrance, à la souffrance universelle. « C’est ma propre vulnérabilité que je rencontre à travers la vulnérabilité de l’autre »[[Quand la fragilité change tout. Jacques Ricot. Paris, Albin Michel 2013.]]
Cette présence est aussi transformatrice, en ce sens elle a des effets thérapeutiques. Si la guérison ne peut se réaliser au niveau de la confrontation animale, qui est le monde du combat, de la guerre, de la destruction, elle ne peut pas non plus se réaliser au niveau des émotions où les protagonistes peuvent se perdre, rester enfermés et développer des maladies psychosomatiques.
C’est à un niveau qui nous dépasse, un niveau que l’on refuse trop souvent de toucher tant il nous fait peur, car non maîtrisé et si peu rationnel. C’est au niveau transcendant, spirituel que nous pouvons retrouver notre axe terre-ciel, une certaine verticalité où l’homme se relie à toute son humanité.
C’est aussi à ce niveau que de la relation détruite par le conflit peut émerger une nouvelle naissance. Ce niveau, c’est d’abord celui des valeurs universelles qui nous rassemblent et que les grandes traditions spirituelles (qu’elles soient bouddhistes, hindouistes, juives, chamaniques, soufies, chrétiennes ou laïques) reconnaissent comme existentielles. Dans son roman « l’âme du monde »[[Frédéric Lenoir, L’âme du monde, Nil éditions, 2012.]], le sociologue des religions Frédéric Lenoir fait se rencontrer ces grandes traditions pour mettre en évidence ce qui les réunit.
Il met ainsi en exergue les clés de la sagesse présentes dans chacune de ces traditions : le sens de la vie, l’amour, la fraternité, l’altruisme, la liberté… autant de valeurs universelles que le chemin de la médiation humaniste permet de rencontrer.

Médiation humaniste et christique

En effet, cette forme de médiation, qui accueille le cri et la souffrance de l’Homme, nous l’appelons humaniste. Nous la nommons ainsi pour la différencier d’autres formes de médiation qui se centrent avant tout sur le règlement du conflit, sur la solution à trouver. Cette forme de médiation est aussi une invitation à quitter le temps chronos, ce temps de l’efficacité, à la fois technique et économique qui recherche des méthodes, des processus pour accroître la rentabilité. De nombreuses formes de médiation limitent les séances à 1 ou 2 heures. Alors que peut s’installer un début de reconnaissance de ma souffrance, la séance s’arrête !
Il est nécessaire de prendre le temps, de quitter le chronos pour s’installer dans un temps kaïros : temps de présence à soi-même et à l’univers.

L’inscription gravée sur le fronton du temple de Delphes depuis l’Antiquité : «Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux» trouve ainsi tout son sens à travers le chemin de la médiation humaniste.

La médiation est un temps d’apprentissage pour les médiateurs comme pour les médiants. Apprentissage de l’accueil de la crise et du chaos, confrontation à la mort, à ma propre mort. Toute spiritualité apprend à vivre et à mourir, à aller vers soi-même à mieux apprendre à lâcher ce monde. La médiation humaniste est ainsi un outil merveilleux qui nous permet de nous relier à une part de nous-mêmes si souvent niée : notre dimension spirituelle. C’est un chemin spirituel ! Le nouveau testament évoque cette présence du médiateur. Nous pouvons citer par exemple la première épître de saint Paul à Timothée (Tm 2, 5-7) : « Car il y a un seul Dieu, et aussi un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus Christ homme, qui s’est donné lui-même en rançon pour tous. » Comme le souligne Jacqueline Morineau : « à travers la dimension spirituelle, nous sommes entrés dans la dimension de la foi. Or le médiateur humain, dont les médiants attendent la guérison, n’a pas la capacité de la leur donner. Car il s’agit bien d’une guérison intérieure, souvent non nommée par les médiants, qui reste la véritable attente. Seule une intervention divine peut y répondre »[[Contribution de Jacqueline Morineau pour le colloque du Théologicum qui sera organisé par l’Institut Catholique de Paris en juin 2016.]]. Le Christ devenant le médiateur entre Dieu et les hommes, l’Unique Médiateur, l’unique voie de salut.
En outre, ce chemin spirituel que propose la médiation humaniste n’est pas étranger à la passion du Christ. Les médiants vivent un chemin de croix, un calvaire, les ténèbres, pour au bout de ce chemin peut-être rencontrer la lumière et l’espérance. L’expérience de la croix du Christ, lorsqu’elle a un sens pour les protagonistes, peut être source de transformation. Car la croix est bien plus qu’un symbole, bien plus qu’une allégorie, c’est une expérience.
Elle se vit ! C’est ce chemin de la Passion que tout être humain est amené à emprunter au cours de sa vie, face à l’épreuve. Cette expérience peut être passage de la mort à la vie. Cette expérience de la croix que l’on peut retrouver en médiation, nous la qualifions de christique. De cet anéantissement peut renaître la vie. Lorsqu’il n’y a plus d’espoir, le seul chemin sera de s’en remettre au Père, par l’intercession du Fils. Quand tout semble perdu et désespéré, la croix peut devenir salvatrice. Cette croix du Christ est unité de l’homme avec lui-même, mais aussi universalité. La médiation devient alors prière, prière de demande, mais aussi de remerciement quand la relation est restaurée, la souffrance est évacuée.
Cette métanoïa vécue dans la médiation garde toute sa part de mystère. Si « l’expérience la plus belle et la plus profonde que puisse faire l’homme est celle du mystère »[[Citation sur le mystère d’Albert Einstein.]], alors il se laisse approcher par le cheminement intérieur que propose la médiation humaniste, tout en trouvant son accomplissement dans la médiation christique.

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