Saint Yves et les pauvres 10/10 – La « Saint-Yves des pauvres »

Prière à l’Esprit Saint :  Esprit Saint, âme de mon âme, je T’adore et je T’aime, éclaire-moi, guide-moi, fortifie-moi, console-moi, indique-moi la route. Je m’en remets, à l’exemple de saint Yves, à tout ce que Tu désires de moi, fais-moi seulement connaître Ta volonté pour éclairer mon chemin. Seigneur Esprit Saint je me tourne vers Toi avec confiance, appuyé sur la prière de ton serviteur saint Yves ; Tu lui as donné en son temps de juger avec équité, d’assister les pauvres. Aussi avec Ton aide, je prends aujourd’hui saint Yves comme modèle de sainteté. Amen.

SAINT YVES, UNE VIE DE SERVICE ET D’AMITIÉ AUX CÔTÉS DES PAUVRES

Par Daniel Giacobi

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10 – La « Saint-Yves » des pauvres

Jésus rappelle que le premier pauvre c’est Lui, le plus pauvre parmi les pauvres parce qu’il les représente tous. Et c’est aussi au nom des pauvres, des personnes seules, marginalisées et discriminées que le Fils de Dieu accepte le geste de l’onction de parfum de la femme sur ses pieds. Pape François – § 1 – Message pour la 5ème journée mondiale des pauvres- 14 novembre 2021-

Georges Provost & Daniel Giraudon (P.U.R. Presses Universitaires de Rennes) ont étudié la Saint-Yves des pauvres. Ils expliquent que jusqu’au seuil des années 1960, la veille du pardon à Tréguier, « à la tombée de la nuit arrivent de nombreux pèlerins. Vers minuit ils se groupent tous au grand porche de la cathédrale, et comme ils le trouvent fermé, ils s’agenouillent sur le seuil et le baisent pieusement ; se relevant alors et marchant en silence ils se dirigent gravement vers l’église Saint-Yves du Minihy située à environ 1500 mètres de Tréguier  »  (Guillotin de Corson Amédée, Les pardons et pèlerinages du pays de Lannion et Tréguier). C’est donc au Minihy que se réunissent nos pèlerins nocturnes et que se déroulent la Saint-Yves des pauvres ensuite accueillis dans les fermes des environs ; « neuf fois ils font le tour de l’église (dans le sens de la course du soleil) en récitant pieusement leur chapelet » ; autrefois, certains pèlerins effectuaient ce rite sur les genoux. « Ce n’est qu’après cette prière qu’ils se jugent dignes d’entrer dans le temple resté ouvert durant cette nuit de fête. Ils y font alors leurs dévotes recommandations à saint Yves et entendent la sainte messe… ».

Le 19 mai, jour du pardon, on constate encore plus cette dualité du culte à saint Yves. Deux offices religieux célébrant cette même fête se déroulent à la même heure mais en deux lieux différents : l’un à la cathédrale et l’autre à l’église du Minihy. Ce n’est pas sans raison. C’est dans le premier et majestueux édifice que se retrouvent les hautes autorités judiciaires et ecclésiastiques, réunies en robes et habits de cérémonie autour du flamboyant tombeau du saint. Dans le second sanctuaire, seuls le peuple et son pasteur sont représentés. En outre, ce dernier lieu possède, lui aussi, un mausolée nommé par les gens du pays « tombeau de saint Yves » (en réalité l’ancien autel de la chapelle), fruste, à l’image du petit peuple, exposé à tous les vents, à l’extérieur, dans le cimetière qui jouxte l’église.

Minihy-Tréguier cultivait volontiers sa différence avec Tréguier. « Le pardon d’à côté, le vrai peut-être », écrivait déjà Édouard Beaufils en 1885. Un peu plus tard, Anatole Le Braz (Au pays des pardons, 1894) souligne bien cette séparation et situe à Minihy le vrai « pardon des pauvres ». Citons A. Le Braz : « Les gens de Tréguier ont édifié à saint Yves dans leur cathédrale un magnifique cénotaphe. Là iront prier les riches, ceux qui recherchent le luxe et les beautés factices de l’art jusque dans les objets de leur dévotion. Mais la foule des humbles ne désertera jamais les petits sentiers du Minihy. Toujours, on les verra serpenter en longues « théories » pieuses et murmurantes vers la colline ensoleillée que baigne le Jaudy et où la grâce et la mansuétude de saint Yves sont restées comme empreintes dans le paisible sourire des choses. »

Est-ce par hasard qu’en 1899 l’évêque de Saint-Brieuc et Tréguier, Mgr Pierre-Marie Fallières, décide d’y aller voir lui-même, renonçant à la présidence de l’office de la cathédrale ? En 1966 encore, un compte rendu paru dans la Vie diocésaine rapporte que « les mauvaises langues prétendent que le vrai pardon, on le trouve à Minihy, et qu’à Tréguier c’est surtout la parade. » Face aux fastes de la cathédrale, Minihy propose depuis le début du XIXe siècle au moins, une veillée de prières suivie de messes matinales où les pèlerins affluent à pied et en silence, dans la nuit du 18 au 19 mai. À l’époque d’Anatole Le Braz, et bien après, les pauvres sont nombreux, ils sont logés sur la paille des granges et nourris gratuitement à la ferme de Ker Martin et dans quelques fermes voisines ; ils sollicitent la charité sur le parcours de la procession du lendemain, ou vendent des « cailloux » de saint Yves dans le cimetière de Minihy. De telles pratiques se prolongent jusqu’aux années de l’après-guerre : une quarantaine de mendiants sont encore recensés en 1939 et les derniers disparaissent dans les années 1950. La ferme de Ker Martin n’accueille plus alors que les visiteurs, et « ceux qui se font pauvres un jour », marcheurs individuels, pèlerins nocturnes et compagnies de scouts assurant le service d’ordre. Si l’ancienneté de ces pratiques est impossible à déterminer précisément, on peut se demander s’il ne s’agit pas là d’un repli sur Minihy d’une population qui, par contrainte ou par choix, ne se reconnaît pas dans les fastes de Tréguier : des pauvres – chassés dès le début du XVIIe siècle du porche de la cathédrale – ou des fidèles désireux d’accomplir un vœu personnel hors de la foule, dans la relative intimité de la nuit, alors que la cathédrale reste fermée. Dans ces conditions, la veille de la fête ouvre un espace à une population inassimilable par le rituel du lendemain.

Une autre manière de recueillir une parcelle de sainteté consistait autrefois, toujours au Minihy, mais dans la maison natale du saint, au manoir de Ker Martin, à passer la main ou un linge sur le lit de saint Yves, ou même à en emporter un morceau, comme l’écrit le chevalier de Fréminville en 1837 : « Le lit du saint éprouvait des dégradations, de la part des personnes pieuses, qui venaient de tous les points de Bretagne comme en pèlerinage pour le visiter et ne manquaient pas d’en couper et d’en emporter un petit morceau considéré comme une relique ».

Enfin, un pardon en Bretagne ne serait pas un bon pardon sans une visite à la fontaine. C’est encore au Minihy que les pèlerins vont puiser l’eau aux vertus multiples de la fontaine du saint, sur la grève au pied de la chapelle. C’est là que des processions, croix en tête, se rendaient autrefois pour solliciter l’intercession de saint Yves et obtenir un ciel favorable aux cultures, notamment dans les cas de pluies incessantes ou de sécheresse.

Le sanctuaire du Minihy, resté chapelle, et surtout chapelle du saint, dans l’esprit du peuple, à l’écart du centre paroissial, a pu ainsi jouer son rôle de lieu consacré aux traditions du peuple. Aujourd’hui encore, on passe sous le « tombeau de saint Yves » dans le cimetière du Minihy. La cathédrale, à l’inverse, avec avocats et évêques, toges et chasubles d’apparat, est comme la vitrine d’une religion catholique officielle. En accueillant les nantis d’un côté et les plus modestes de l’autre, en les faisant se rencontrer l’espace d’un pardon sur les terres du saint – le baiser des Croix  à la Croix de mission-, l’Église et le peuple ont placé saint Yves entre le riche et le pauvre.

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