La chapelle Saint-Yves de Paris par François Christian SEMUR, Magistrat honoraire.

 Quelques aspects d’un lieu de culte peu connu.

(Quelques précisions ont été apportées au C/)

Les églises et chapelles dédiées à saint Yves de Tréguier ne sont pas rares en Bretagne. Elles témoignent du rayonnement du Saint Patron des Bretons, des avocats, magistrats, juristes et universitaires. Plus rares en revanche, sont les lieux de culte en dehors de la Bretagne.

Ainsi, durant plusieurs siècles, et ce, jusqu’en 1793 (date de sa suppression suivie de sa démolition), Paris n’a eu qu’une seule chapelle dédiée à saint Yves. Celle-ci avait été édifiée à l’initiative de la « confrérie de Saint-Yves de Paris », en 1348.  Située au quartier latin, à l’angle des rues Saint-Jacques et des Noyers, la première pierre de l’édifice avait été posée par le roi Jean Le Bon, le 30 mai 1352 (cf. Annexes). C’est en 1357, soit dix ans après la canonisation d’Yves Hélory de Ker Martin, que l’évêque de Tréguier consacra sous l’appellation « d’église royale Saint-Yves », ce lieu de culte dans la capitale de la France.

À vrai dire, malgré les donations royales et les legs de personnages importants, notamment ceux des ducs de Bretagne, l’édifice parisien méritait bien plus le titre de « chapelle » que celui « d’église royale Saint-Yves ». En effet, celle-ci paraissait bien modeste à côté des églises voisines : Saint-Séverin, Saint-Julien-le-Pauvre et surtout, de Notre-Dame de Paris. Ses dimensions, 38 mètres de longueur sur 12 mètres de largeur, confirmaient cette apparence discrète. Il n’empêche qu’elle joua pleinement le rôle de cénacle spirituel et professionnel pour les membres de la confrérie Saint-Yves et plus précisément pour les juristes bretons de la capitale, et ce, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. À cet égard, détail amusant, les avocats parisiens d’origine bretonne suspendaient par tradition leurs sacs de procédure à la voûte de la chapelle. Sans doute s’agissait-il des procès gagnés et laissés là en hommage au saint patron des avocats…

   

La chapelle Saint-Yves à (quartier latin), fondée en 1348 et démolie au début du XIXe siècle. À gauche, gravure représentant la façade de la chapelle au XVIIIe siècle (cliché BNF, cf. Saint Yves des Bretons, in Presses Universitaires de Bretagne, 2003, p.41); à droite, gravure populaire du XIXe siècle représentant la démolition de la chapelle Saint-Yves.

Dans cette chapelle desservie par un prieur et douze chanoines, on vénérait les reliques de saint Yves, notamment une côte, un doigt et un morceau du vêtement du saint. (1)

Reconstitution du plan partiel de Paris au XIVe siècle. On distingue au centre et en bas du plan, entre la rue Saint-Jacques, la rue de Garlande, la place Maubert et les Mathurins, la chapelle Saint-Yves. Plus au nord, on remarque la rue du Fouarre, là où saint Yves avait suivi les cours de la Faculté des Arts au XIIIe siècle.

Plan partiel de Paris (plan dit de Bâle, 1552). La chapelle Saint-Yves se distingue au centre et en bas de la photographie, dans le prolongement de la porte Saint-Jacques. 

Supprimée en 1793, la chapelle fut vendue comme bien national à un nommé Lenoir qui la fit démolir quelques années plus tard pour en revendre les matériaux. La petite maison construite sur son emplacement après sa démolition fut détruite à son tour lors du percement du boulevard Saint-Germain en 1855. Si les reliques de la chapelle ne furent pas retrouvées, en revanche, la pierre de fondation de l’édifice religieux portant l’inscription selon laquelle elle fut solennellement posée par le roi Jean Le Bon le 30 mai 1352, fut découverte en 1928, dans la galerie d’avancement de la ligne n° 10 du Métropolitain. Cette pierre fut remise en 1929 à l’Ordre des Avocats du barreau de Paris. Celle-ci est encore aujourd’hui exposée dans le vestibule du Conseil de l’Ordre. (Cf Annexes).

Paris, siège des plus hautes juridictions et du barreau le plus important de France, ne comporta plus de lieu de culte dédié à saint Yves pendant plus de 130 ans. Certes, la Sainte-Chapelle située au cœur même du Palais de Justice de Paris dans l’île de la Cité, remplit à merveille le rôle autrefois dévolu à la chapelle Saint-Yves (2). Cependant, le caractère intimiste breton qui avait prévalu jusqu’alors avec la chapelle édifiée au XIVe siècle avait malheureusement disparu.

La Sainte-Chapelle

Il fallut attendre l’année 1925 pour connaître l’avènement d’une nouvelle chapelle dédiée à saint Yves dans la capitale. Ce lieu de culte fut édifié au centre de la Cité du Souvenir, dans le XIVe arrondissement (A), à l’initiative de l’abbé Alfred Keller (1894-1986), un précurseur de l’action sociale (B). Peu connu du grand public, l’édifice cultuel se distingue notamment pour l’intérêt artistique offert par les fresques du peintre George Desvallières (C).

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A / La chapelle Saint Yves à Paris (XIVè), dans la « Cité du Souvenir »

Conçue par les architectes F. Besnard et D. Boulenger dans la cour intérieure de la Cité du Souvenir, 11 rue Saint-Yves, dans le XIVe arrondissement de Paris, la construction de la chapelle Saint-Yves a débuté en 1925 et s’est terminée en 1932, entre les deux guerres mondiales.

Relativement modeste quant à ses dimensions, l’édifice rattaché à l’archidiocèse de Paris est construit en briques et en béton. Il présente une façade-pignon central encadré de deux accès latéraux. Le pignon est ajouré de trois baies simples et d’un oculus. On remarque également cinq petites cloches accrochées au mur de l’immeuble, au-dessus de la chapelle.

La chapelle Saint-Yves à Paris (XIVe). Sur la photographie de gauche, on aperçoit deux des trois bâtiments de la Cité du Souvenir, destinés à loger principalement les victimes de la Grande Guerre.

Le chœur de la chapelle a entièrement été décoré entre 1931 et 1932 par le peintre George Desvallières (1861-1950).  La fresque représente la montée au ciel d’un soldat de la guerre 1914-18, entouré par les saints. Le fils du peintre, mort au front à l’âge de 17 ans, y figure enveloppé dans le drapeau de la France.

La chapelle Saint-Yves est classée « Monument historique » depuis un arrêté du 5 août 1996. Elle est rattachée à la paroisse Saint-Dominique et elle est ouverte au culte chaque dimanche où une messe est célébrée à 9h30, puis à 11h00. (3)

Quelque peu cachée à l’intérieur de la Cité du Souvenir, et peu visible de la rue Saint-Yves, la chapelle demeure peu connue du grand public. Lovée au cœur de la Cité du Souvenir, la chapelle a été placée symboliquement en cet endroit, soit au centre, par son initiateur, l’abbé Alfred Keller, un précurseur de l’action sociale catholique. Il est temps de découvrir la personnalité et les motivations de celui qui aurait mérité à mon sens, le titre de « fils spirituel de saint Yves ».

Plaque de la rue Saint Yves, non loin du parc Montsouris à Paris (XIVe)

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B/ L’abbé Alfred Keller, un précurseur de l’action sociale catholique

Petit-fils du député Émile Keller et fils de l’ingénieur Jean-Antoine Keller, Alfred est né le 5 septembre 1894 à Néons-sur-Creuse (Indre). Il est mort en 1986. Il appartenait à une riche famille profondément chrétienne et très impliquée dans le catholicisme social (famille de Wendel). En plus de lui-même, quatre de ses treize frères et sœurs entrèrent en religion. Ordonné prêtre le 19 juin 1920, il fut nommé peu de temps après, vicaire de la paroisse Saint -Dominique à Paris (XIVè).

Nous sommes au lendemain de l’armistice de le Première Guerre mondiale qui a tué près de 1,7 million de personnes (dont 1,3 million chez les soldats), hécatombe suivie de la grippe espagnole (4) qui a entraîné la mort d’environ 400 000 personnes en France; la détresse humaine est quasi-générale, notamment dans les villes. Sensibilisé et profondément marqué par la misère qu’il côtoie au quotidien, l’abbé Alfred Keller décide de créer un ensemble immobilier où les familles éprouvées par la Grande Guerre et de modeste condition pourront être « chez elles ». Il veut venir en aide aux plus malheureux et créer pour eux des conditions d’une vie digne.

Son supérieur, le cardinal Louis-Ernest Dubois approuve son projet en 1925, même s’il doute de son résultat. Non loin de la paroisse Saint-Dominique et du parc Montsouris, Alfred Keller apprend qu’un beau terrain situé sur le plateau de Saint-Yves est à vendre. Pour l’acquérir, il lui faut réunir un million de francs en un mois. Pour ce faire, il lance une souscription, y investit une grande partie de sa fortune et fait appel aux dons. Une compagnie d’assurances verse 500 000 francs en échange de la réservation de plusieurs logements pour ses employés. En un mois, les fonds sont largement rassemblés, aussi, dès le dimanche des Rameaux, le cardinal Dubois prend possession du site.

Les premiers bâtiments sont inaugurés en novembre 1927, par le cardinal Dubois et le maréchal Foch. La Cité du Souvenir est ainsi créée. Les trois immeubles édifiés en triangle, comprennent 180 logements avec, sur la porte de chacun d’eux, le nom d’un soldat mort à la guerre.

Dans la cour, au centre et au pied des immeubles, l’abbé Keller fait ériger la chapelle dédiée à « saint Yves » ; il connaît l’œuvre de charité et le dévouement total du prêtre breton au profit des pauvres et des veuves et orphelins. La Cité dispose aussi d’un jardin pour enfants, d’un dispensaire et d’un patronage.

Porche d’entrée de la Cité du Souvenir au 11-13 rue Saint-Yves à Paris (XIVe).

L’abbé Alfred Keller est à juste titre, considéré comme un précurseur de ce qui ne s’appelait pas encore « l’action sociale » ; cependant, bien avant lui, son glorieux confrère breton, prêtre-recteur de Trédrez puis de Louannec (22), fut en réalité son lointain mais réel précurseur de l’action sociale au profit des déshérités. L’action de l’abbé Keller s’inscrit clairement dans la lignée de l’œuvre glorieuse de saint Yves. L’élévation de la chapelle dédiée à son nom accrédite pleinement cette idée.

Aussi, ce n’est pas le regretté Jacques Barrot, (5) secrétaire d’État au logement de 1974 à 1978 qui aurait dit le contraire, lui qui avait déclaré à propos de l’abbé Keller :

« Cet homme exceptionnel a été, en 1924, un précurseur de la résorption des bidonvilles et de l’habitation à bon marché à Paris. Construire pour les vivants à revenus modestes, telle était sa devise. Il a inscrit dans les esprits une volonté d’entraide, de développement et d’amour de la famille. Son action sociale a touché le logement, l’accès à la propriété, le domaine de la santé, de l’éducation et des loisirs des jeunes ».

Cette appréciation est à la fois juste et amplement méritée. En effet, dans le sillage de saint Yves de Tréguier, l’action de l’abbé Alfred Keller, fils spirituel du saint patron des juristes, est en tous points exemplaire.  À l’instar d’Yves Hélory de Ker Martin, le vicaire de Saint-Dominique a pratiqué au plus haut degré les valeurs de l’altruisme tout en fuyant les honneurs et les vanités. L’héritage matériel et spirituel qu’il nous a légué est considérable ; celui-ci méritait d’être mis (ou remis) en lumière.

Plaque mémorielle apposée sous la voûte du porche d’accès à la Cité du Souvenir, rue Saint-Yves.

Parmi les amis d’Alfred Keller, un peintre renommé, George Desvallières, contribua d’une manière substantielle à la décoration de la chapelle Saint-Yves (peintures et vitraux).

Aperçu de la cour verdoyante de la Cité du Souvenir.

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C/ La contribution du peintre George Desvallières à la chapelle Saint-Yves

Fondateur avec le peintre Maurice Denis (6) des Ateliers d’Art Sacré en 1919, George Desvallières, né le 14 mars 1861 à Paris et mort dans la même ville le 5 octobre 1950, avait tout pour se lier d’amitié avec Alfred Keller. En effet, tant en raison de ses origines sociales et de ses aspirations religieuses, que de sa volonté de rendre hommage aux victimes de la guerre 1914-18, il y avait là une vraie communion de pensée.

George Desvallières, en réalité pseudonyme d’Olivier, Gabriel, Georges Lefèbvre-Desvallières, était le fils de Louis Émile Lefebvre-Desvallières, administrateur en chef des Messageries maritimes, et de Marie Legouvé, fille et petite-fille des académiciens Ernest Legouvé et Gabriel-Marie Legouvé.

Élevé dans le sentiment religieux, il étudia à l’Académie Julian et à l’École des Beaux-Arts de Paris. Sa relation privilégiée avec Gustave Moreau (7) l’orienta vers une inspiration mythologique et religieuse.

A la suite d’un voyage en Italie en 1890, il approfondit sa connaissance des Anciens et pratiqua alors un art qui annonçait les œuvres de la maturité, notamment sa conception dramatique de la religion. En 1908, il participa conjointement avec son ami Maurice Denis à la décoration de l’hôtel particulier de Jacques Rouché  (8) rue de Prony, près du parc Monceau. Toujours avec Maurice Denis, comme nous l’avons déjà évoqué, il sera le fondateur en 1919 des célèbres Ateliers d’Art Sacré qui avaient pour but de restaurer et rénover l’art chrétien.

À l’instar de l’abbé Alfred Keller, Desvallières avait été très marqué par les affres de la guerre 1914-18, notamment par la perte de son fils Daniel (1897-1915) sur le front. C’est d’ailleurs à partir de cette dernière date qu’il s’intéressa et se consacra aux sujets religieux. George Desvallières avait également participé vaillamment à la Première Guerre mondiale en commandant un bataillon dans les Vosges.

C’est du reste à cette époque et dans ce contexte psychologique qu’il s’attaque à divers programmes décoratifs et à des œuvres liées à la Grande guerre : vitraux de l’Ossuaire de Douaumont, église de Pawtucket aux États-Unis, etc…

On comprend mieux aujourd’hui les raisons qui ont poussé le père Alfred Keller à faire appel dès l’année 1931 au peintre George Desvallières pour la décoration du chœur de la chapelle Saint-Yves de la Cité du Souvenir.

Cette fresque décorative enrichie de symboles religieux occupe entièrement le chœur de la chapelle Saint-Yves. Le thème principal est la montée au ciel du poilu ; en effet, le fils du peintre, mort au front à l’âge de 17 ans, y est notamment représenté sur la partie supérieure enveloppé dans le drapeau de la France. Un rideau théâtral semble s’ouvrir sur la scène du chaos engendré par une guerre particulièrement meurtrière. Les nombreuses croix tombales qui y sont représentées rappellent l’hécatombe de la Première Guerre Mondiale. (9) Plusieurs saints protecteurs de la France figurent et encadrent symboliquement cet univers apocalyptique.

Sur la partie gauche de la fresque, (soit au début de la guerre en 1914), à côté de Jeanne d’Arc qui lève vigoureusement son épée, on remarque sainte Geneviève protectrice de Paris avec à ses pieds les tours de Notre-Dame; sur la partie droite de la fresque, l’archange Saint-Michel, souvent considéré durant la guerre 14-18 comme étant le défenseur de la France, remet sa longue épée dans son fourreau, ce qui signifie la fin de la guerre en 1918 ; saint-Martin, soldat romain malgré lui, se tient à son côté ; sa présence rappelle l’armistice du 11 novembre 1918, jour de la Saint-Martin. Le rameau d’olivier qu’il tient à la main, symbolise son rôle d’évangélisateur, donc de résurrection et de renaissance de la paix chrétienne. »

  

Fresque centrale de George Desvallières dans le chœur de la chapelle Saint-Yves. (Photographie de Pascal Goemaere).

Détails de la fresque centrale de George Desvallières. En haut, l’artiste a représenté sainte Geneviève avec sainte Jeanne d’Arc ;  dessous, l’archange saint Michel est au côté de saint Martin ; alors que saint Michel remet son épée dans son fourreau, saint Martin, en soldat romain, tient à la main un rameau d’olivier. (Photographies de Pascal Goemaere).

La riche carrière artistique de George Desvallières fut couronnée par de multiples nominations prestigieuses : l’élection à la section peinture de l’Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique et à l’Institut de France (1930). L’association Fra Angelico d’entraide aux artistes le nomma président du comité de direction (1933). Signataire du manifeste de Jacques Maritain (10) qui prônait un christianisme social (1934), il sera élu président du Salon d’automne en 1936 ; en 1938, il prit position en faveur des nouveaux vitraux de la cathédrale Notre-Dame de Paris et, en 1940, il deviendra président de L’Institut, président de la Société de Saint-Jean pour le développement de l’art chrétien en 1943 et président d’honneur du Salon d’automne en 1947.

George Desvallières s’est éteint à Paris le 5 octobre 1950 à l’âge de 89 ans.

Il était commandeur de la Légion d’honneur.

Certaines de ses œuvres sont conservées notamment au musée d’Orsay à Paris, au Petit Palais à Paris et au musée des beaux-arts à Dijon (huile sur toile de Saint Sébastien, 1912). On peut également admirer sa « Nativité » et « la Résurrection du Christ » à la cathédrale Notre-Dame et Saint-Vaast d’Arras, ainsi qu’une huile sur toile, « le drapeau du Sacré-Cœur » (1918-1919), à l’église Notre-Dame de Verneuil-sur-Avre (Eure).

En guise de Conclusion…

Grâce à l’abbé Alfred Keller, la ville de Paris dispose d’un lieu de culte dédié à saint Yves de Tréguier. Aussi modeste soit-il, il perpétue la présence à Paris du plus grand saint de Bretagne, patron des juristes et universitaires.

L’œuvre de ce prêtre à la fois parangon de la charité et de la ténacité, se situe dans le sillage de celle de saint Yves ; ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il choisit de dédier la chapelle placée au centre de la Cité du Souvenir à son nom.

Grande figure de la Démocratie Chrétienne et ancien ministre, parrain de la création du « Fonds Saint-Yves de Tréguier » le 2 février 2013, Jacques Barrot qualifiait l’abbé Alfred Keller « d’homme exceptionnel ».

Cette appréciation était à mon sens amplement justifiée. En effet, à l’instar de celui qui fut juge ecclésiastique, avocat des pauvres et modeste prêtre breton au XIIIe siècle, l’abbé Keller a su pratiquer au plus haut degré les valeurs de l’altruisme tout en fuyant les honneurs et les vanités du siècle.

Aussi, peu connu du grand public, l’héritage matériel et spirituel qu’il nous a légué est considérable ; celui-ci méritait d’être mis (ou remis) en lumière.

La « messe rouge » dans le cadre majestueux de la Sainte-Chapelle à Paris. Jusqu’en 1900, l’année judiciaire débutait par la messe du Saint-Esprit, également appelée la « Messe Rouge » en raison des nombreuses robes de couleur rouge portées par les hauts magistrats. Avant et après la disparition de la chapelle Saint-Yves dans le quartier latin, la fête du saint patron des juristes a également été célébrée à la Sainte-Chapelle, chaque année au mois de mai.

Annexes

Vestiges de la chapelle Saint-Yves de Paris, aujourd’hui disparue…

                        

Siège de la confrérie constituée notamment d’étudiants et de maîtres originaires des diocèses de Tréguier, de Léon et de Cornouailles, la chapelle adopta une fonction de nécropole. Elle abrita au moins sept tombes de maîtres enseignants dont on a conservé les représentations.  Parmi ces dernières, dessins de la collection Gaignières, BNF.Est.,Rés.pe 1j.fol.60 et fol.87) ; à gauche, monument funéraire de Jean Morice de Kaeroulay (11) (+25 juin 1398), chapelle Saint Yves à Paris ; au centre, tombe d’Hervé Pochard (12) (+6 octobre 1433), chapelle Saint-Yves à Paris. À droite, tombe de Jean de Villeneuve, (13) (+27 septembre 1417).

   

À gauche, inscription de la première pierre de la chapelle Saint-Yves de Paris, posée par le roi Jean Le Bon (1350-1364), le 30 mai 1352. Cette pierre a été retrouvée un peu par hasard, en 1928, lors du creusement de la ligne n° 10 du Métropolitain. Cette pierre commémorative a été remise en 1929 au bâtonnier de l’ordre des avocats de Paris où elle est encore exposée. À droite, portrait du roi Jean II le Bon, fils du roi Philippe VI de Valois, né en 1319, roi de France de 1350 à 1364. Ce portrait est exposé au Musée du Louvre à Paris.

Sortie du roi Louis XV du lit de justice dans la cour du Parlement au Palais de Justice de Paris, le 22 février 1723. Le roi est entouré des pairs de France et des hauts magistrats revêtus de leur robe de couleur rouge. Les lits de justice constituaient une cérémonie spectaculaire. En arrière-plan, on remarque l’élégante et majestueuse Sainte-Chapelle construite à la demande du roi Saint Louis en 1248 pour y abriter les reliques du Christ.

 

Notes :

(1) Cf. Charles Vulliez, « Grands universitaires bretons dévots de saint Yves à Paris aux XIVe et XVe siècles » ; Michel Debary, « Le culte de saint Yves à Paris », in ouvrage collectif sous la direction de Jean-Christophe Cassard et Georges Provost, Presses Universitaires de Rennes, 2003, pages de 39 à 60 ; Guillotin de Courson, « L’église Saint-Yves des Bretons à Paris », in Miscellanées bretonnes, Nantes, 1904, p. 452-453 ; Couffon René, « La confrérie de Saint Yves à Paris et sa chapelle », in Bulletin de la Société d’émulation des Côtes-du-Nord, t.64, 1932 ;  Millin A-L, « Chapelle Saint-Yves », in Antiquités nationales, t.3, Paris, 1970, chap. XXXVII ; Yvonne Jouan, in ARMORIK, ouvrage collectif, mai 2003, pages 58 à 63.

(2) Cf. Michel Debary, « Le culte de saint Yves à Paris », ouvrage précité, page 58. Selon cet auteur, entre les deux guerres mondiales, une église consacrée à saint Yves fut construite à La Courneuve, dans la banlieue de Paris, où résidaient de nombreux bretons. La cloche de cette église fut offerte par un groupe d’avocats de Paris parmi lesquels figurait Me Albert Salle qui avait été bâtonnier des Avocats de la Cour d’Appel de Paris en 1930. Ce chrétien fervent devint après l’expiration de son mandat, le champion de la résurrection du culte de saint Yves à Paris. Il prit l’initiative de créer un « Groupe catholique de la Faculté de droit de Paris » et il organisa avec l’appui de ce groupe la fête de la Saint-Yves chaque année le 19 mai, par une messe à la Sainte-Chapelle, dès 1935.

(3) Base Mérimée, La Cité du Souvenir, (Patrimoine architectural), notice 1998-09-02 ; Internet, fiche Monumentum : 2020-03-27 ; « La voix du 14e arrondissement » (journal chrétien d’information), La voix, 9 passage Rimbaud, 75014 Paris.

(4) La pandémie grippale de 1918 dite « Grippe espagnole » était due à une souche (H1N1) particulièrement virulente et contagieuse qui s’était répandue à travers le monde de 1918 à 1920. Bien qu’étant apparue aux Etats-Unis, puis en France avec l’arrivée des soldats américains, elle prit le nom de « grippe espagnole » car l’Espagne, non impliquée dans la Première Guerre mondiale, fut le seul pays à publier librement les informations relatives à cette pandémie. Cette dernière a fait selon l’Institut Pasteur de 20 à 50 millions de morts dans le monde, et peut-être, jusqu’à 100 millions de morts selon certaines études récentes, soit 2,5 à 5% de la population mondiale. Avant 1918, les pandémies de grippe se produisaient en moyenne 3 fois par siècle. Depuis 1918, nous en sommes en 2020 à la 8e pandémie. Cette accélération est due à une propagation plus facile des virus (accroissement de la démographie, urbanisation exponentielle, fréquence des échanges internationaux).

(5) Jacques Barrot (1937-2014), homme politique qui fut l’une des principales figures de la démocratie chrétienne. Secrétaire d’État au logement de 1974 à 1978, il fut par la suite plusieurs fois ministre. Il devint membre de la Commission Européenne en 2004 et membre du Conseil constitutionnel en 2010 jusqu’en 2014, date de sa mort prématurée. Il fut également l’un des parrains du lancement du Fonds Saint Yves à Tréguier le 2 février 2013. Lors de cette manifestation, Jacques Barrot avait fait une brillante intervention sur « le droit et la justice pour les pauvres », allusion directe au rôle joué durant sa vie par saint Yves de Tréguier. (cf. Le Télégramme, 4 déc. 2014). Le Fonds Saint-Yves, n’a jamais oublié l’attitude de l’homme politique et, après le décès de celui-ci, le président du Fonds adressa le 8 décembre 2014, une lettre chaleureuse de sympathie à Madame Barrot.

(6) Maurice Denis, né le 25 novembre 1870 à Granville (Manche), est mort le 13 novembre 1943. Peintre français, décorateur, graveur, théoricien et historien de l’art. Maurice Denis s’était formé en fréquentant au musée du Louvre où les œuvres de Fra Angelico déterminèrent sa vocation de peintre chrétien, marquée ensuite par la découverte de Puvis de Chavannes. Il enseigna à l’Académie Ranson à Paris, de 1908 à 1921 et il fonda les Ateliers d’art sacré avec George Desvallières en 1919. Catholique, membre du Tiers-Ordre dominicain, tout en s’estimant proche de l’esprit franciscain, Maurice Denis était un trégorrois d’adoption et il n’ignorait rien de la vie de saint Yves. En effet, après plusieurs séjours à Perros-Guirec (22), il avait acquis la villa « Silencio » qui surplombe la magnifique plage de Trestrignel. Il y résida fréquemment jusqu’au mois de novembre 1943, date de sa mort d’une manière accidentelle.

(7) Gustave Moreau, né le 6 avril 1826 à Paris, est décédé dans la même ville le 18 avril 1898. Peintre, graveur, dessinateur et sculpteur français, il fut l’un des principaux représentants en peinture du mouvement symboliste imprégné de mysticisme. La plupart de ses œuvres sont exposées au musée Gustave Moreau à Paris.

(8) Cf. Jacques Rouché était un mécène français né le 16 novembre 1862 à Lunel (Hérault), décédé le 9 novembre 1957 à Paris. Polytechnicien et ancien élève de l’école des Sciences Politiques, il devint un chef d’entreprise avisé. Patron des parfums « PIVER », il dirigea par la suite la « Grande Revue », revue d’origine juridique qu’il orienta en revue principalement artistique. Il a bénéficié pour la rubrique « peinture », la collaboration de Maurice Denis et de George Desvallières. Il dirigea ensuite le Théâtre des Arts puis l’Opéra de Paris. Il était membre de l’Académie des Beaux-Arts et Grand Officier de la Légion d’Honneur.

(9) Cf. Alain Constans, « Alfred Keller et la Cité du Souvenir », in « La voix du 14è arrondissement », journal chrétien d’information ; « La Cité du Souvenir et la chapelle Saint-Yves », mars 2005.

(10) Jacques Maritain, Philosophe et écrivain français, l’une des figures les plus importantes du Thomisme au XXe siècle, était né le 18 novembre 1882 à Paris et décédé le 28 avril 1973 à Toulouse. Agnostique élevé dans le protestantisme, il se convertit au catholicisme en 1906. Cette religion a profondément imprégné sa philosophie. Il a publié une cinquantaine d’ouvrages. Son œuvre fut liée de près à l’éclosion de la démocratie chrétienne. Il a été ambassadeur de France au Vatican de 1945 à 1948.

(11) Jean Morice de Kaeroulay, maître en théologie, dont la tombe se situait contre le mur à gauche du grand autel.

(12) Hervé Pochard, régent en décret, dont la sépulture se trouvait dans la nef.

(13) Jean de Villeneuve, docteur en décret, inhumé au bas de la nef, à proximité du bénitier. Les autres tombeaux abritaient les corps de Geoffroi Lavenant (+2 mars 1385), licencié ès arts, docteur dans les deux droits et régent en décret, dont la tombe était située à droite du grand autel ; Hervé Costiou (+1394), docteur régent à la faculté de décret, inhumé dans le chœur ; Maurice de Kergourant, (+1417), maître ès arts et docteur régent en décret, inhumé sous la place des chantres ; un maître anonyme, (+ 4 mai 1387), maître ès arts et docteur en théologie, maître au collège du Plessis, inhumé à gauche en bas du chœur.

   REMERCIEMENTS

Je tiens à exprimer mes sincères remerciements à toutes les personnes qui m’ont aidé dans mes recherches et la réalisation du présent article, notamment Monsieur Daniel Giacobi, administrateur du Fonds Saint Yves à Tréguier (22) ;  Madame Isabelle Renaud-Chamska, spécialiste de l’art religieux et ancienne présidente d’Art, Culture et Foi/Paris ; Madame Hélène Delvert de la paroisse Saint-Dominique à Paris XIVe ; le service du Patrimoine de la société Domnis (Paris XIVe) et Monsieur Pascal Goemaere, auteur des photographies de George Desvallières à l’intérieur de la chapelle Saint-Yves de Paris. Artiste-peintre de talent, Pascal Goemaere a également été le photographe des illustrations du très beau livre « Paris et ses églises de la Belle époque à nos jours », ouvrage publié aux éditions Picard (2017), sous la direction de, Isabelle Renaud-Chamska, Claire Vignes-Dumas et Antoine Le Bas.

François Christian SEMUR,

Magistrat honoraire.

 

 

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